• De Bishkek à Osh (automne 2002)

    Je passe les contrôles, même pour les vols intérieurs les bagages doivent traverser des rayons X, sur, les machines datent des années 70, et semblent plaquées bois, mais elles marchent encore, il faut croire.

    Dans la salle d'attente je gribouille quelques premières lignes dans mon calepin en jetant des coups d'œil autour de moi. Un homme assis à mes cotés lit une revue de manière attentive, sa posture, jambes croisées l'uns sur l'autre, attitude corporelle, indique l'intellectuel. Par curiosité je fais plus attention à ce qu'il lit : c'est un magasine porno...

    Nous montons dans un petit coucou à réaction, c'est à nous de stocker nos bagages dans l'espace cargo, que nous devons traverser pour arriver aux sièges déformés par les années. L'hôtesse de l'air est une russe d'une soixantaine d'années surmaquillée...

    Je dors à moitié pendant le voyage, pourtant, par le hublot, la plaine kazakhe fait rapidement place aux montagnes couvertes de neige que l'on voyait depuis la ville. Outre la neige blanche, la couleur dominante est un marron gris un peu délavé, l'érosion fait ses griffes partout et le paysage en est étrangement torturé.

    Petit à petit : un peu plus de bois, des champs en quinconce remplissant l'espace laissé par les montagnes. Une plaine s'ouvre, la vallée de la Fergana.

    L'aéroport de Osh est petit, pourtant les pistes de bitume craquelé semblent immenses, mais vides d'avion. Quelques vieux camions anti-incendie sont garés sur le coté. Un peu plus loin, sur une aire de garage une quarantaine d'avions de passagers biplans doivent rouiller là depuis cinquante ans.

    Nous descendons, des gens entassent leurs maigres bagages sur la plateforme arrière d'un petit engin de transport, d'autres se dirigent vers un coin anodin du mur d'enceinte ou quelques personnes traînent, les uns debout, les autres accroupis : c'est la sortie, derrière la grille que l'on tarde à ouvrir entre la petite foule qui attend, se tient un ouzbek costaud en casquette de cuir noir, une pancarte à mon nom indique que c'est mon contact.

    Il fait beau, il fait léger, l'air est printanier ou vraiment d'un automne clément. Les usines sont pourtant fermées, des 15 000 ouvriers textiles que comptait la ville il n'en reste plus que 500. Les autres font du « biznes » comme dit Iskender, un membre de l'ONG CAAW, un kirghize à l'air japonais. Biznes : trafiquer avec l'Ouzbékistan voisin, essayer de vivre de l'informel qui grandit, cheb-cheb on dirait en Mauritanie. Des deux cotés de la route en allant vers le centre de ville, des cadavres d'usine traînent ça et là en train de pourrir. Le logement collectif, lui, il pourrit sur pied malgré les gens qui continuent d'y vivre.

    Osh suit le cours d'une rivière et ses 300 000 habitants entourent le trône de Suleyman, un relief dont la forme pourrait rappeler un personnage allongé. Cette montagne est entourée de mystères et de légendes, pendant longtemps elle fut un centre de pèlerinage. Salomon y serait enterré, Mohamed y serait venu prier, un saint homme musulman y aurait vécu (sa maison récemment reconstruite sur le sommet avait été détruite par les services secrets soviétiques...).

    Dans l'immense bazar qui suit la rive gauche de la rivière, inondé de produits manufacturés chinois, dont la disposition, le rythme des guildes de marchands, rappelle les marchés d'autres pays pauvres, le vrai attrait ce sont les gens. Des Ouzbeks et des Kirghizes surtout, des femmes en longues robes, le foulard étrangement noué autour de la tête, des hommes, haut chapeau blanc en feutre pour les Kirghizes, petit chapeau carré noir pour les Ouzbeks, certains portent le kaftan, la plupart des vestes et des pantalons gris soviétique. Parfois un russe sort de la masse, ou deux étudiants pakistanais (la faculté de médecine de Osh est réputée plus au sud), moi-même, qu'une femme harcèle pour que je change mes dollars avec elle.

    Un vieux kirghize, chapeau blanc et barbiche Ho Chi Minh se retourne un instant, sur sa veste grise des médailles rouges. C'est sans doute un vétéran de la Grande Guerre Patriotique. Quel sens a-t-elle bien pu avoir pour lui ?



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