• Il paraît que c'est le mercredi. En tout cas chaque mercredi que je prends la route d'Antsirabe je les croise en chemin - les bouviers. C'est sans doute lié à un marché tananarivien, ou aux besoins hebdomadaires des abattoirs de la capitale. Il s'agit sans doute d'arriver le mercredi soir ou le jeudi matin pour vendre les bêtes.

    En tout cas, ils sont là, sur la RN7, deux ou trois types, une trentaine de zébus et un peu plus loin de nouveau la même scène, une scène que l'on croise une dizaine de fois. Les bouviers portent de vieux habits, qui un short de footballeur, qui un t-shirt délavé, qui des tongs, qui pieds nus. Ils vont une branche à la main, ils marchent, ils courent et leurs pieds claquent sur le goudron, ils sifflent, ils font rentrer un taureau, une vache, un veau dans le rang - ce n'est pas aisé et le bétail divague. Ils vont un bout de corde autour du torse, peut être un petit baluchon, bob ou casquette sur le crâne. Quand il pleut un bout de plastique noué autour du cou protège mal contre la pluie.

    On ralentit, on s'arrête, on passe lentement tel groupe et on recommence arrivés à auteur du groupe suivant.

    Sans doute font ils route depuis quelques jours. Le bétail vient du moyen ouest ou de l'Isalo, des pays bara ou sakalava. De ces collines nues, verdoyantes en cette saison, de ce middle west malgache ou l'élevage est extensif. Ils doivent faire quelques haltes sur leur route, des bivouacs pauvres, le riz cuisant dans sa marmite en alu sur un feu de bois.

    Et à les passer chaque fois le mercredi mon esprit se prend à nomadiser - je m'imagine faire un bout de ce chemin, à accompagner les bouviers sur la route d'Antananarivo.

     


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  • La crise continue et on se lasse de suivre les informations, les rebondissements, les retournements constants de la situation.

    Alors on essaye de se bricoler une vie normale entre les vagues.

    Voilà que je me lance dans l'exploration des douze collines sacrées de l'Imerina, ces chefs-lieux de petits royaumes que selon la légende Andrianampoinimerina a unifiés au 18e siècle. Douze collines dont la liste définitive ne semble pas établie, douze (et pourquoi douze ? Ce chiffre est un peu trop spécial pour être honnête !) collines disposées autour de la grande et riche plaine rizicole d'Antananarivo.

    Certaines sont très connues et souvent visitées comme celle au centre de cette ville - la colline d'Analamanaga, ou comme le palais d'été de la Reine à Ambohimanga, d'autres le sont moins, entre elles celles au pédigrée douteux - contesté...

    Je suis allé il y a deux semaines visiter le rova à Ambohidratrimo (c'est sur la route de Mahajanga juste après le rond point de Talatamaty). C'est une colline boisée qui se dresse aux bords d'une étendue marécageuse. J'y suis allé attiré par la mention d'une pierre femelle encore vénérée...

    La route qui y mène entoure la colline en la grimpant, elle rétrécit et son goudron vieillit au fur et à mesure qu'on approche du sommet. Le voici, une aire plate, bordée d'arbres, de jeunes couples, trois tombes surmontées de leurs chambres froides, marque de noblesse. Je ne vois nulle pierre femelle, je tourne autour de ce sommet, ici un couple est assis, elle la tête sur ses genoux à lui - il lui caresse le ventre amoureusement, là un autre regarde le paysage, la ville au loin entre les rizières et là-bas un groupe de jeunes joue de la guitare. Il y aussi un photographe, une guide, quelques vieux jouant au fanorona...

    A mon deuxième passage, après avoir regardé de loin dans les chambres froides (elles contiennent toutes trois des autels, lieux de sacrifices aux ancêtres ici présents) un des vieux arrête son jeu pour me demander si j'ai besoin d'un guide... Et soudain je la vois, elle est petite, sous la ligne de mon regard, au bord de la fondation d'une construction disparue - comme en faisant partie. La pierre femelle : un rectangle de granite d'un peu moins d'un mètre de haut avec deux seins saillants. La fente immédiatement à sa gauche est comme enduite, sans doute des offrandes de miel ou autres libations. La pierre a réputation de guérir de la stérilité...

    Et alors que je la regarde un groupe de jeunes filles s'approche, certaines se tiennent par la main elles causent entre elles à voix basse, des filles au tout début de la puberté qui s'arrêtent un instant et regardent la pierre femelle elles aussi, comme s'interrogeant, cherchant peut-être à percer le mystère qu'elle renferme - mystère qui est aussi le leur.



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  • Vers 15 h 30, après avoir reçu un coup de fil inquiétant de la part d'un collègue, je suis assis dans mon salon, la fenêtre donnant sur la cour ouverte - il fait beau dehors - j'aperçois un bout de la rue pavée qui passe devant chez moi.

    Un homme en maillot de foot portant un bonnet sur la tête parle à une femme d'age moyen devant un portail. Je ne les entends pas, je suis trop loin, je ne vois que les gestes que l'homme fait. Il semble mimer quelqu'un parlant dans un micro, il semble mimer des gens qui avancent puis qui se jettent au sol. Il pointe alors du doigt et le doigt pointé, imprimant a son poignet des secousses, il dessine un arc de cercle - il mime, là c'est certain, un mitraillage...

    Et alors, comme convoqués, des bruits s'entendent au loin ressemblant à des pétards chinois : des tirs d'arme automatique. La femme rentre chez elle en courant, les autres piétons dans la rue pressent le pas, et l'homme reprend son chemin, presque nonchalant.

    Peu de temps après j'entends les sirènes des ambulances, peut-être se dirigeant vers l'hôpital militaire tout proche...



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  • Certes, Betsarety est plus passant à neuf heures que je ne l'ai jamais vu, mais le petit marché bat son plein et des tananariviens font leurs courses, peut-être inquiets d'être dans l'œil trompeur du cyclone. Un type passe avec un sac plastique rempli de riz, une femme transporte un tas de baguettes de pain - ce pain aérien qui était venu à manquer - et devant chaque borne-fontaine que je croise une queue de seaux attend d'être replie.

    Je suis sorti pour essayer de trouver une machine à sous qui accepte ma carte de bleue (histoire de remplumer mon porte-feuille vide). Je traverse la ville vivante, peut-être un peu au ralenti, mais chacun vaque a ses occupations, parfois incongrues - comme ce gars transportant sur son dos un caddy de supermarché sans roues... C'est la petite ville qui vit, dans le centre, les magasins bourgeois sont tous fermés, certains mêmes barricadés, des rouleaux de fil-rasoir déroulés à la hâte sur des portails verrouillées.

    Aux habituels dazibao des groupes de gens lisent la presse écrite qui continue de paraître et sur les trottoirs j'ai le sentiment qu'en grappes ils commentent les nouvelles.

    Ce sont les routes qui semblent les plus vides, les véhicules sont peu nombreux et le trafic - qui sans cela est toujours visqueux et lent - est aujourd'hui fluide et je file, sans avoir a pester contre le taxi be lent et fumeux qui aurait pu me précéder. J'y prends goût, et c'est pourquoi je suis surpris en quittant l'avenue de l'Indépendance (au bout, à la gare de Soarano quelques militaires montent la garde) de tomber sur un embouteillage à l'entrée de Behoririka... Je m'aperçois rapidement que l'accès à ce quartier chinois est fermé - c'est vrai que le pillage a été particulièrement sévère dans ce coin - une barricade en bambou condamne la rue et un taxi la barre.

    Je me retrouve à midi dans un restaurant de la place avec des amis et chacun y va de son répertoire de rumeurs que nous nous empressons de récolter. L'ambiance est étrange, autour de nous, d'autres expatriés échafaudent des hypothèses ou dégainent des téléphones ou s'expliquent encore une fois le déroulement des évènements...

    On sent le travail loin, on se sent pris par l'histoire - même si celle-ci manque de souffle. On est dans les interstices, on s'imagine le temps suspendu, peut-être parce que tout est incertain... Et dans ce restaurant d'expatriés la parole fuse, l'inquiétude des jours d'avant momentanément remise au placard. Pourtant il faut retourner au taf, reprendre le fil de ce début d'année, imaginer de quoi demain sera fait - parce qu'il faudra bien, alors aussi, faire vivre ce que nous faisons.



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  • Cela fait quelque temps que la tension monte, par étapes, sans que l'on sache à chaque étape quelle est la suivante, quelle sera son ampleur...

    D'abord ces deux hommes avec leurs profils de héros libéraux - hommes d'entreprises, dynamiques, encore jeune pour l'un, carrément jeune pour l'autre. Deux hommes dont la trajectoire d'entrepreneur efficace puis de maire de la capitale est si similaire... Se voir dans ce miroir inquiète l'homme plus âgé, il se demande si l'histoire balbutie, si c'est sa propre histoire qui se rejoue sous ses yeux.

    En tout cas, depuis des mois l'Etat cherche noise à la mairie de Antananarivo. Et voilà qu'il y a quelques semaines la télévision du maire est fermée pour avoir diffusé un entretien avec le dictateur déchu Ratsiraka. A cela s'ajouterait une modification constitutionnelle empêchant le jeune TGV de se présenter aux prochaines présidentielles...

    Comme riposte, il a dix jours, le maire inaugurait dans l'amphithéâtre naturel d'Ambohijatovo la place de la Démocratie, seul espace, disait-il, de démocratie dans le pays. Il y a avait peut-être vingt-cinq mille personnes dans ce jardin et sur les hauteurs qui l'entourent - une foule tranquille à voir les photos publiées dans la presse. Il s'agissait d'un ultimatum et on demandait la remise en service de Viva, la télévision censurée.

    Décheveler l'écheveau des rumeurs est impossible, on dit que ci, on dit que ça, que le Président aurait dit qu'un ultimatum il faut le mener au bout, que des ratsiraquistes auraient été vus à l'aéroport, qu'un Grand Jeu est en cours autour du futur de l'île...

    Et hier un nouveau rassemblement TGV interdit mais pacifique (bien que le discours du maire semble avoir été fort musclé) a fait revenir précipitamment le Président de son voyage sud-africain. On annonce qu'un mandat d'arrêt va être lancé contre le maire, on aurait perquisitionné le domicile d'un adjoint au maire. La radio Viva, pendant à la chaîne de télévision cesse d'émettre dans la nuit et des barricades de poubelles sont dressées dans certains quartiers. Des échauffourées ont lieu.

    Ce matin la ville semblait calme, puis a midi nous avons vu en partant déjeuner une colonne de fumée se lever derrière la crête de Faravohitra - la station de télévision présidentielle, la MBS ? La télévision nationale ? Ou encore le tribunal où la foule aurait cherché à libérer trois étudiants accusés de lancer de cocktails molotov ?

    Betsarety est quasiment vide, c'est surprenant de voire cette artère si souvent embouteillée devenue passante. Depuis la terrasse du Palissandre où nous déjeunons l'avenue de l'Indépendance est vide. On entend au loin une voix amplifiée que je ne parviens pas à comprendre et une autre colonne de fumée se lève.

    Une colonne de fumée au loin mais pas un seul barrage aux carrefours que l'on pourrait penser stratégiques dans l'est de la ville, comme le rond point Météo. En traversant cette partie de la capitale à moto je ne vois pas de policiers, pas de militaires - l'activité à la base du génie de Betongolo n'est pas plus importante que d'habitude.

    Les rumeurs courent encore, on parle de deux morts à la MBS, et d'un policier tué ailleurs, on parle de la foule qui se dirigerait vers Faravohitra et le domicile du Président... Je reçois un SMS du consulat me demandant de rester chez moi « sauf raison impérieuse ».

    Les collègues rentrent chez eux, les transports sont perturbés, la suite des évènements imprévisible. Je reste travailler encore un moment, n'étant pas loin de mon domicile.

    Depuis le balcon de notre bureau on voit s'élever maintenant d'autres colonnes de fumée, on essaye de devenir de quoi il s'agit : le terrain récemment remblayé par le Président sur la route digue ? Juste de poubelles en feu ? Et soudain, dense et noire la fumée se lève du côté de la route des Hydrocarbures, si proche de la Tour Zital qu'elle la touche : c'est le Magro, un entrepôt d'une des entreprises du Président. Bientôt encore une colonne se lève, de derrière le Rova, sans doute l'entrepôt Magro du sud de la ville. Les deux Magros de la ville fument. Dans la fumée qui se lève maintenant près de la Tour Zital on voit des flammes, le feu est intense et un bâtiment voisin brûle aussi quelque temps après...

    Sur le chemin du retour je croisais de petits groupes de personnes rassemblées ici ou là, là où l'on pouvait voir les bâtiments brûler. Des gens regardant, d'autres marchant, peu de voitures dans les rues - toujours pas d'embouteillage, mais malgré le fond de l'air tendu, des magasins ouverts, la vie suivant son cours.

    Je me suis arrêté à une petite échoppe proche de ma maison acheter quelques bricoles et suis rentré écrire ceci...

    Demain est un autre jour !



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